Dans les membranes de Skankin’ Society Sound System

Un autocollant du festival Dub Camp est collé sur le pare-brise du camion de dix-neuf mètres cubes. Je suis au point de rendez-vous. Dans ce camion parqué aux abords du Rhône, surpeuplés par la chaleur du mois de juin, dorment des haut-parleurs géants faits main. Dans quelques heures ils feront danser la foule en crachant des rythmes jamaïcains emblématiques, échappés d’une collection de microsillons.

Depuis plus de quinze ans, Tim et l’équipe de Skankin’ Society, dont il est le fondateur, sont au service du ska, du reggae et du rocksteady. De leur passion musicale est né un sound system – comprenez d’énormes haut-parleurs conçus pour faire ressentir la musique, fréquence par fréquence, grain par grain. De quoi combler 800 à 1200 personnes lorsque le tout est assemblé.

À Genève, en Europe, en salle ou en plein air, ils posent leurs enceintes et font vibrer la foule, tels des roots troubadours. Ce soir Skankin s’installe à la Makhno, une salle qu’ils connaissent par cœur pour y avoir une résidence depuis cinq ans. Toute l’équipe sera là.

On s’appelle Skankin en hommage au contretemps dans la musique reggae. Le skank c’est aussi aussi la façon de danser le ska

Tim vient d’arriver. Il sort la clé du camion de sa poche et m’embarque avec mon micro direction la Makhno. C’est parti.

Un sound system, ça marche comment ? Reportage

Un atelier dans le quartier de la jonction leur sert de lieu de stockage, de réparation et de manutention. « C’est rare que le matos nous lâche mais ça vieillit quand même. Depuis 2002 on a reconstruit le sound system trois fois complètement. La dernière version, celle qu’on utilise aujourd’hui, date de 2009. »

Une fois tout installé, on trouve entre le vinyle et les haut-parleurs un amplificateur de la taille d’une armoire et des branchements à n’en plus finir. Pendant la soirée, devant son « cockpit », Tim s’affaire à moduler le son, couper certaines fréquences, ajouter des effets. « On joue avec les morceaux pour les présenter différemment. On est des passeurs de disques, des entertainers. Notre boulot consiste à mettre en valeur le travail des artistes, des chanteurs. »

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Tim dans l’atelier de Skankin à Genève.

Un parfum jamaïcain

Dans les années soixante, en Jamaïque, il y avait plus de sound systems que de groupes traditionnels. « Les gens n’avaient pas les moyens de faire jouer un groupe ni d’aller dans les discos huppées. D’où l’idée de construire ses propres enceintes pour organiser des soirées et passer ses disques » précise Tim. Les artistes ont alors produit leur musique pour qu’elle soit spécifiquement jouée sur ces murs d’enceintes. Des morceaux généralement courts, de trois minutes maximum car le plastique des vinyles coûtait cher.

L’origine de Skankin’ Society est semblable aux racines des sound systems jamaïcains. « Quand on a commencé il y avait pas mal de squats à Genève. Des structures qui n’avaient pas les moyens de payer une installation sonore ou des groupes pour des concerts. Ça répondait à une demande, une nécessité pour organiser des événements. Et, contrairement à un groupe, on peut jouer dix heures d’affilée. »

Jouer en extérieur est l’essence du sound system, même si les contraintes climatiques ne sont pas les mêmes en Suisse qu’en Jamaïque. « Et c’est aussi très compliqué de jouer dehors ici, on n’a pas les mêmes normes sur les nuisances sonores. »

Le rôle des toasters

On les appelle des toasters parce qu’ils chauffent la foule. Au micro, ils annoncent les morceaux, font passer des messages et posent leurs voix sur les parties instrumentales. Le tout en rimes et en poésie. Dans la Skankin’ Society, Camille, aka Miss Tickaly et Manohar, aka Mano Jah Shanti sont des toasters réguliers. « Notre boulot c’est d’animer la soirée, de l’agrémenter de nos interventions » souligne Camille.

Miss Tikaly et Mano Jah Shanti, interviews

Une présence qui va de pair avec le sound system. « Sur l’île jamaïcaine on savait qu’en allant à telle ou telle soirée on pouvait avoir des nouvelles nationales ou internationales. C’était un moyen de s’informer pour les gens qui n’avaient pas la télé ou ne savaient pas lire. Certains sound systems étaient plus portés sur la politique, les élections à venir ou le sport, lance Tim. Le sound system était le newspaper du pauvre ».

Dans les années 70 à Londres, il était également le porte voix de la communauté jamaïcaine en lutte contre la domination blanche. Un moyen pour vivre et pour faire entendre sa culture alors qu’aucune musique caribéenne n’était diffusée à la radio. Le sound system prenait l’espace d’où était exclue la communauté jamaïcaine.


En photo de couverture, l’équipe de Skankin’ Society Sound System avec de haut en bas, de gauche à droite: Simon Arbouille, Tim Gourdou-Labourdette, Camille Chappuis Arthur Magnin, Lukas Meyer, Manohar Jonnalagedda

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